
Après l’enchainement de la stupeur, de la dénégation, puis de la douleur, vient celui des questionnements et des doutes au sujet d’une « communauté des valeurs ». Ce qui s'est passé en France, ces derniers jours, et les manifestations planétaires qui ont suivi, interpellent les consciences et les intelligences sur la lancinante question du « vivre-ensemble ». Période assez perturbante, s’il en est, de remises en cause vertigineuses et de troublantes incertitudes.
Au-delà même de l’essentialisme chanté d’une « communauté humaine, une et indivisible», se posent, non pas l’universalité de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, mais les niveaux de sensibilité des cultures humaines à ces droits (d’opinion, sexuels) que certains taxent, encore, à tort ou à raison, « d’idéologies occidentales ».
Pourtant, c’est dans cet Occident pointé du doigt accusateur, que ce « fou » de Nietzsche avait redoutablement (triomphalement ?) annoncé la « mort de Dieu », le plus « grand crime qui ait été commis par les Modernes ». Outrés, les religieux l’avaient condamné, diabolisé, puis ont eu pitié pour ce « malade », meurtri par des problèmes de santé qui commencent par la syphilis chopée à Leipzig (1864), suivie par la paralysie (1890) et la mort (1900).
Aujourd’hui encore, les chrétiens répliquent, en adoptant un humour féroce et redoutable à son endroit, par :
Au 1e siècle, Jésus (sérieux) dit: « Dieu est amour ».
En 1882, Nietzsche (caustique) écrit: « Dieu est mort ».
En 1900, Dieu conclut (rigolard) : « Nietzsche est mort ».
L’humour est une forme d’intelligence, voire le signe d’une grande spiritualité. Les psychanalystes pensent qu’il permet de guérir ses propres blessures par l’autodérision. Les juifs connaissent bien cette posture cathartique. Traités de tous les maux (péchés d’Israël ?), ils rient d’eux-mêmes, à travers l’humour:
Le Titanic a été coulé par un iceberg. « Merde, encore un juif » !
Certes, la forme visiblement déroutante, provocante et impertinente des caricatures de Charlie Hebdo à l’égard de l’autorité politique, surtout religieuse, peut perturber les âmes les plus placides, les esprits les plus progressistes et les doctrines les plus universalisantes. Une d’elles montrait, par exemple, Marie (sous des traits peu avantageux) mettant au monde un Jésus rigolard ; ce qui heurte un des dogmes fondamentaux de l’Eglise : l’Immaculée conception. Que dire alors de celles du Prophète Mohamed (PSL) au physique pas forcément engageant, d’un édenté, rond, avec pustules au visage ?
Les dessinateurs du journal satirique, Cabu, Charb et Wolinski, proclamaient leur athéisme et agnosticisme, ces rejetons du postmodernisme (Nietzsche est passé par là). Cette légèreté et insouciance par rapport au sacré sont un des traits dominants de ce que Gilles Lipovetski appelle « L’ère du vide ».
Certains, en effet, en Occident, adeptes de l’esprit postmoderne, proclament que l’histoire des religions est truffée de guerres et d’atrocités, à cause, disent-ils, d’une conception de la vie aux antipodes de celle des Modernes. Mais l’humanisme qui succédait à l’esprit religieux du Moyen-âge allait être enterré par les atrocités de l’hitlérisme et du communisme du XXe siècle. D’où le « crépuscule des idoles » nietzschéen, le nihilisme philosophique qui a bercé la génération soixante-huitard des caricaturistes de Charlie hebdo. Songez ici au mot d’ordre de mai 68 : « il est interdit d’interdire ». L’irrévérence à l’égard des valeurs est un trait typiquement postmoderne.
Voilà l’esprit nihiliste qui baigne l’Occident, aujourd’hui, et qui suscite l’indignation des familles religieuses (juive, chrétienne, musulmane) à l’égard de Charlie hebdo. Au-delà même de l’aspect émotif et douloureux des événements, les caricaturistes tués étaient loin du racisme anti noire ou anti arabe, voire même de l’anti islamisme. Seulement, l’altérité dans la perception de la liberté entre communautés humaines allait leur briser la plume, leur coûter même la vie.
Mais la question est toujours la même, lancinante, sempiternelle: ce qui est valable pour l’Occident l’est-il aussi pour d’autres sensibilités culturelles? Cette postmodernité, synonyme de crise morale et philosophique, et qui a atteint un tel degré de dévalorisation du sacré, est-elle universelle ?
« Plaisante justice qu’une rivière borne. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà », a écrit Blaise Pascal. Ce qui émerge finalement des cendres brûlantes de ce drame, ce sont banalement ces sujets de philosophie proposés à nos élèves de terminale : Peut-on rire de tout ? Y-a-t-il une limite à la dérision ? Qu’est-ce qu’une insulte ? Sommes-nous conditionnés culturellement à rire de certaines choses, et à être choqués par d’autres ? Existe-t-il un rire universel partagé par la communauté des égaux ? Questions effroyables donc, par rapport au côté tragique des choses, et qui attendent encore d’improbables réponses.
Rappelons qu’au XIe siècle, un moine de Noirmoutier, Saint Anselme, a tenté de concilier la foi et l’intelligence, via son fameux « Fides quarens intellectum » (la foi cherche l’intelligence), en montrant dans son livre « Proslogion » que ces facultés convergent vers Dieu. Ce qui annonce la « preuve ontologique » de Descartes et de Kant. Trois siècles auparavant, la théologie spéculative islamique produisait de riches doctrines et arguments, entre écoles mutazilites, hanbalites, acharites et maturidites. C’était, avant même Saint Anselme, une approche rationaliste de Dieu, via le kalâm (discours philosophique, en arabe).
Force est de constater que 13 siècles plus tard, intelligence et foi peinent encore à trouver leur chemin vers Dieu.
*Professeur de philosophie et de sciences politiques.
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